"Pensées Mortelles" de Stéphan SANCHEZ (28 ans)

Bobby n’était pas un garçon comme les autres. Bobby habitait près du cimetière de Mooncreek et parvenait, certaines nuits, à entendre les pensées des morts fraîchement enterrés.

« Ça a commencé l’année dernière, le jour de mes douze ans », répétait-il inlassablement à sa meilleure amie, Shana. « J’ai entendu une voix, un râle en plein milieu de la nuit. Je me suis réveillé et j’ai tendu l’oreille vers la fenêtre. C’était de là que venait le bruit ; du côté du cimetière. » « Je connais cette histoire par cœur » répondait-elle à chaque fois. « Combien de temps vas-tu me casser les oreilles avec ces histoires de télépathie et de communications d’outre-tombe. Je ne crois pas un mot de ce que tu racontes. »

 Bobby avait l’habitude de ce genre de réaction ; six mois plus tôt, sa propre mère, Mélina Tilman, ne l’avait pas cru : « Est-ce que tu me penses sincèrement capable d’avaler ça ? Est-ce que tu me penses sincèrement capable d’admettre que tu entends les pensées des morts que l’on vient à peine d’enterrer ? Tu as douze ans maintenant, grandis un peu ! » Il fallait le reconnaître : Bobby Tilman possédait une imagination débordante. Son premier mensonge remontait à ses sept ans, lorsqu’il avait assuré à ses parents être capable de lire l’avenir dans les traces de buée qu’il s’amusait à former sur la baie vitrée du salon. « Regarde papa, si je souffle comme ça, il y a un chat qui apparaît. C’est notre chat ! C’est Kitty ! Il lui manque une oreille… Oh, non, c’est horrible ! Kitty va perdre son oreille ! Vite, il faut faire quelque chose, papa ! Où est-elle ? » s’était brusquement affolé Bob. Il avait fallu plusieurs semaines aux époux Tilman afin de persuader leur fils qu’un tel don n’existait pas. Le jour de ses neuf ans, Bobby fut pris d’une envie soudaine de se déguiser. Juste avant d’attaquer le gâteau au chocolat préparé par sa mère, il grimpa dans sa chambre, enfila son peignoir de bain blanc et redescendit dans la cuisine en déclarant d’un ton ferme : « Prosternez-vous devant moi, pauvres mortels ! Je suis la réincarnation du plus grand médecin de tous les temps. Je suis le docteur Faustus ! » Là encore, plusieurs semaines avaient été nécessaires aux époux pour déloger cette idée farfelue de la tête de leur fils. Ses excentricités auraient pu s’arrêter là mais il n’en fut rien. À onze ans, l’incroyable préado s’inventa une sœur jumelle prénommée Carline et se mit, quelques semaines avant de souffler sa douzième bougie, à parler une langue inconnue baptisée : « Langage des Ouktalampours ».

Shana n’était plus dupe. Les mensonges de son ami commençaient sérieusement à lui taper sur les nerfs. « Puisque tu peux entendre les pensées des défunts, j’aimerais venir avec toi au cimetière de Mooncreek, juste une fois. Juste pour savoir ce que pense la vieille Martha qui vient de mourir », lâcha-t-elle avec un air de défi. « Je ne crois pas que ce soit très prudent, répondit Bob. La vieille Martha n’était pas une mamie-gâteau. Tout le monde la craignait. On dit qu’elle mordait les enfants et qu’elle mangeait les cheveux des petites filles. » Les yeux des deux adolescents se croisèrent. « Je croyais que tu n’avais pas peur, que tu étais fort et courageux… Comme cette fameuse nuit où tu as entendu des bruits provenant des tombes voisines et que tu n’as pas hésité à sortir de chez toi pour voir ce qui se passait » déclara-t-elle. « C’était la première fois que ça m’arrivait. C’était la nuit où j’ai découvert mon pouvoir… Ça n’a rien de comparable ! Et puis, je n’y suis allé qu’une fois. La vue de ma chambre donne sur le cimetière ; je n’ai pas besoin d’y pénétrer pour entendre les pensées des morts ! » Sur la défensive, il poursuivit : « Je n’ai rien à prouver à personne, Shana. Tu devrais me connaître, depuis le temps… Tu sais que je ne mens pas. On est les meilleurs amis du monde, ça veut bien dire ce que ça veut dire, non ? » La jeune fille observa longuement son interlocuteur avant de reprendre la parole : « Rendez-vous ce soir devant le portail du cimetière, à minuit pile. Je viendrai seule. Si tu n’es pas là à minuit dix, tu peux dire adieu à notre amitié. Nous n’échangerons plus jamais un regard. La balle est dans ton camp à présent… » Sans rien ajouter, elle tourna à droite et rejoignit la maison de ses parents. Bob resta stupéfait. Non seulement, son amie d’enfance venait de lui poser un ultimatum mais en plus de cela, elle n’avait pas pris la peine de marcher cinq minutes supplémentaires afin de le raccompagner chez lui. C’était une première. Une première qui n’annonçait rien de bon.

Vers vingt-trois heures trente, le télépathe sortit de son lit et enfila un jean ainsi qu’un pull chaud. Pas un bruit n’était audible. Ses parents venaient tout juste de se coucher. « Dans quoi me suis-je encore fourré ? » songea-t-il. « Je ne suis même pas sûr d’entendre réellement les défunts. » Le doute s’était emparé de lui. Et s’il avait rêvé ? Et s’il n’avait entendu que le bruit du vent ou celui de quelques brindilles sur les stèles ? Bob se gratta le crâne : « Je ne peux plus reculer maintenant. C’est mon amitié avec Shana qui est en jeu ! » Il ouvrit délicatement la porte de sa chambre et descendit les marches sur la pointe des pieds. « Il faut que je récupère la lampe de poche, que je prenne mon manteau et que je mette mes chaussures de marche » se dit-il à voix basse. Au moment d’ouvrir le tiroir du meuble de l’entrée afin de récupérer la torche, une présence se fit sentir à ses côtés. Une présence étrange et maléfique ; quelque chose de vicieux et de rusé se tenait là, très près, à quelques centimètres de son corps. L’adolescent se figea ; son sang se glaça. La chair de poule s’empara de son corps. L’esprit d’un revenant était-il en train de se matérialiser derrière lui ? L’esprit de la vieille Martha allait-il l’agresser ? Dans un effort ultime, il se tourna vers la chose et retint un hurlement d’effroi.

Kitty, le chat de la famille, se tenait là, immobile, au pied de l’escalier. Bobby reprit lentement son souffle. « Tu m’as fait une peur bleue ! File, espèce de sale bête ! » murmura-t-il du bout des lèvres. Le minet décampa aussitôt et se tapit contre la porte de la cuisine. Malgré cette frayeur, le jeune garçon ne se laissa pas déstabiliser. Il s’empara de la lampe de poche, s’enveloppa de son manteau et sortit de la maison. Un froid dur et pénétrant le fit hésiter une dernière fois. Pourquoi devait-il s’imposer cela ? Pourquoi Shana ne lui faisait-elle pas confiance ? Il secoua violemment la tête dans l’espoir de chasser ses pensées. « Il est trop tard pour faire marche arrière » finit-il par bafouiller.

Comme convenu, son amie l’attendait devant le portail du cimetière. « Je n’étais pas certaine que tu viendrais » dit-elle dans un demi sourire. Il baissa les yeux : « Tu ne m’as pas vraiment laissé le choix… » Un silence s’installa. Au bout d’un moment, elle demanda : « Le portail est fermé, est-ce que tu as une idée de comment entrer ? » Bob lui fit signe de le suivre : « Le mur n’est pas très haut par là-bas, on va l’escalader. Je pense que la vieille Martha n’a pas été enterrée très loin. » Les deux amis se suivirent de près. La nuit était opaque. Sans leurs torches, ils n’auraient pas pu voir à un mètre devant eux. L’endroit le plus bas du mur était en effet très accessible ; n’importe quel étranger pouvait pénétrer à l’intérieur de la nécropole. L’adolescente réprima un frisson : « Tout ça paraît si facile ; j’ai un étrange pressentiment… » Le garçon ne répondit rien, il se contenta d’aider sa camarade à entrer dans le champ du repos éternel. « Dans quelle direction faut-il aller ? » lança-t-elle froidement. Bobby Tilman n’était plus sûr de rien. Au fond de son crâne régnait la plus terrible des confusions. Aucune voix ne parvenait à ses oreilles. Aucun chuchotement n’était perceptible. « Dis quelque chose, Bob, j’ai peur ! » ordonna la jeune fille. « J’essaye de me concentrer… Laisse-moi deux minutes, riposta-t-il, les dents serrées. Allons dans cette direction, la tombe de Martha n’est plus très loin. » En vérité, le jeune homme n’en savait rien. Son pouvoir semblait l’avoir définitivement quitté. Un grand silence régnait sur les lieux. Après plusieurs minutes d’égarement, ils trouvèrent (par hasard) la tombe recherchée. « La voilà ! » s’écria Shana. « La terre a été fraichement remuée, regarde… Est-ce que tu entends quelque chose ? Est-ce que tu es capable de connaître ses secrets ? Que dit-elle ? Tu as promis de tout me révéler, je compte sur toi… » Le garçon ne bougeait plus. Ses yeux fixaient le vide. Un voile translucide s’était formé entre lui et le monde extérieur. C’est alors qu’un bourdonnement étrange s’approcha. Quelque chose de tout à fait inhabituel… Une voix caverneuse émana soudainement du tombeau : « Qui ose troubler mon repos ? » Le corps de Bobby se tétanisa, sa respiration se bloqua. Jamais une voix aussi abominable ne s’était adressée à lui. Jamais une plainte aussi insoutenable ne s’était fait entendre. La jeune fille se tourna vers son ami : « Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es tout pâle. Est-ce que c’est à cause de la vieille Martha ? Réponds-moi ! » Bob couvrit son visage avec ses mains : « C’est trop pour moi… Je rentre ; il faut vraiment que je rentre… J’ai froid, je meurs de froid ! » Le gémissement repartit de plus belle : « Qui vient interrompre mon sommeil ? » L’adolescent ne put retenir un cri. « Qu’est-ce qui t’arrive ? » répéta Shana. Sans rien ajouter, Bobby Tilman prit ses jambes à son cou et abandonna sa meilleure amie dans le cimetière sombre de Mooncreek.

Plusieurs secondes après la fuite du garçon, Shana Gellar se mit à exploser de rire. « Je crois qu’on l’a bien eu cette fois, Michael. Il n’est pas prêt d’inventer une autre histoire, c’est moi qui te le dis ! » Le plan de Shana était diabolique. Puisque Bob se pensait capable d’entrer en communication avec les défunts, il n’y avait qu’à le prendre à son propre jeu. Il suffirait pour cela de l’attirer dans le cimetière en le forçant à s’attarder devant la sépulture d’un cadavre récemment enterré (la dernière demeure de Martha ferait l’affaire). Michael Moore, un camarade de classe, se cacherait derrière la tombe une dizaine de minutes auparavant en imitant la voix d’un spectre et s’amuserait à terrifier Bobby. Shana n’aurait plus qu’à faire semblant de ne pas entendre le prétendu fantôme, interprété par Moore. Une bonne leçon serait alors donnée à ce baratineur de première !

L’adolescente cessa de sourire : « Tu peux sortir de ta cachette maintenant ; je sais que tu es derrière la stèle, Michael ! On a bien ri mais c’est terminé, je veux rentrer chez moi ! » Aucun signe de vie humaine ne se manifesta. Pas une ombre n’apparut. « Tu… tu es là ? » interrogea-telle. Dans la poche de sa veste, son téléphone vibra. Un nouveau message venait de lui être envoyé. Elle attrapa son portable et ouvrit le SMS. « Ma mère a fermé la porte de ma chambre à clef. Je suis puni ce soir… On remet ça à plus tard pour le cimetière. Désolé. Michael. »  Son être tout entier se rigidifia. Qui avait parlé un peu plus tôt ? Qui avait gémit de la sorte ?

Devant elle, la silhouette voutée d’une vieille femme se déplia. « Qui ose troubler le repos de la vieille Martha ? » se lamenta la chose. La jeune fille sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. Elle le savait, bientôt l’air allait lui manquer.

FIN

10 commentaires:

  1. Très bien écrit, on rentre dans l'histoire sans y avoir été invité, suspense et frayeur garantie, Stephen King n'aurait pas fait mieux, bravo et bonne continuation mon maître....

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  2. Veux savoir la suite.😉

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  3. La meilleure nouvelle, et de loin! On sent que l'auteur a le goût du suspens, il nous tient en haleine jusqu'à la fin, bravo!

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  4. Belle histoire, bravo :)

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  5. On se laisse séduire par cette histoire qui prends son sens et va bien dans le style des chair de poule...et la fin est super bien pensé. Beau travail

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  6. Trop bien et ensuite qu'est ce qui ce passe ???

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  7. J'ai adoré lire cette histoire
    Parfaite

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  8. Histoire bien rythmée, bien écrite, haletante, nos chères têtes blondes vont frémir en lisant cette nouvelle.

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